Ave amici omnes !
Hé bien non, ma petite série sur les Tristes d’Ovide n’est pas terminée ! J’en
entends déjà qui râlent et murmurent : « pourquoi n’abandonne-t-elle pas en plein milieu, comme pour la série des Prophètes ?» -
Mais tout simplement parce que je suis d’un naturel contrariant ;) et puis pour les Prophètes, vous vous croyez sauvés un peu vite, car je vais
la reprendre sous peu….
« alors ne pourrait-elle pas bloguer quelque chose
de plus émoustillant, je ne sais pas moi, tiens, des extraits de l’Ars Amatoria par exemple, un peu d’amour, que diable, dans ce monde de
brutes !? » - Cela viendra en son temps ! Patience ! ….
Quoique … vous en voulez, de l’amour ? Hé bien vous allez être servis avec cet
extrait !
En effet, même moi qui suis si peu romantique, moi qui me suis tenu les côtes la première (et
dernière !) fois que j’ai vu Autant en emporte le vent, moi qui en toute sincérité n’arrive toujours pas à comprendre comment diable cette
idiote (pour ne pas dire autre chose) de Princesse de Clèves a bien pu s’amouracher de l’autre abruti de Duc de Nemours alors qu’elle menait une petite vie bien tranquille avec son régulier,
bref, moi qui juge que tous ces étalages de sentiments ne sont le plus souvent que mascarade ou artifice purement littéraire, j’ai été touchée par
cette lettre d’Ovide à son épouse. Ca m’a presque arraché une petite larme. Oui, je l’ai même trouvée un brin …. argh …. Je me résous à lâcher le terme … « romantique » !
Le contexte, vous le connaissez : Ovide est exilé dans un pays épouvantable, loin de sa famille, de sa maison et de la vie littéraire
brillante qu’il menait à Rome, donc il dédie des poèmes à ses proches, sachant très bien qu’ils ne pourront jamais les lire … de plus, les leurs envoyer réellement ne ferait que les compromettre,
ce qu’Ovide (il le précise souvent) tient à éviter. Ce poème-ci est dédié à son épouse.
Il convient de ne pas s’extasier trop sur les comparaisons qu’effectue Ovide entre sa femme et
les grandes héroïnes de la mythologie (Pénélope, etc.) car il s’agit d’un topos littéraire totalement éculé, une sorte de figure de style inévitable
dans toute poésie adressée à une femme, a fortiori la sienne, dont on veut louer les vertus.
Ce qui est plus intéressant, c’est de replacer cette
« correspondance » dans un mode de pensée romain pour mieux en comprendre toute la portée : en effet, qu’est-ce qui est
fondamental pour le citoyen latin ? En premier lieu, l’Etat, Rome l’éternelle (j’allais dire anachroniquement mère des Arts, des armes et des Lois, mais c’est tout à fait cela), et en second lieu, sa famille , la familia exprimant en Latin une idée bien plus large que la nôtre, comprenant bien sûr la famille nucléaire, femme et enfants, mais aussi les frères, sœurs,
esclaves, ainsi que « clients » et autres subordonnés, du moins dans les familles des citoyens influents (ça fait un peu Corleone tout ça
…)
Bref … tout cela pour dire qu’en subissant l’exil, Ovide
a perdu tout ce qui faisait de lui un Romain : son statut, sa nationalité, les droits propres au citoyen, et sa famille ; exil totalement dépersonnalisant et concrètement très
inconfortable, donc.
Mais il ne faut pas négliger l’aspect affectif de cette privation, et pour Ovide, et pour sa femme ; d’ailleurs, j’en profite pour pousser hic et nunc un gros coup de gueule, je peux je suis chez moi après tout, c’est ma page, non mais … : arrêtons de
faire des Anciens des statues sans vie, de les réduire à des bonshommes en toge avec une couronne de laurier, uniquement occupés à déclamer sur le Forum !!!! N’oublions pas qu’en termes
de littérature amoureuse, pour ne citer que ce domaine, nous ne serions rien sans eux : l’élégie, la poésie lyrique, l’ode, j’en passe et des meilleurs, ils ont tout inventé !
Donc, les Romains ont un cœur, c’est un fait bien
établi ^^
Sur ce, je reprends mon fil … Donc il ne faut pas négliger l’aspect affectif de cette
privation : d’abord, ce n’est pas la seule lettre du genre qu’Ovide ait dédiée à son épouse ; de plus, il y fait allusion plusieurs fois, celle-ci devait être d’une solidarité conjugale
comme on en voit peu, car sa situation de « femme d’exilé » faisait d’elle la proie de quolibets, voire d’insultes et de vexations, Ovide ayant beaucoup d’ennemis. Imaginez cette femme seule, uniquement soutenue par la force de son amour et / ou de sa piété conjugale : j’accorde la version « amour » aux
Romantiques qui me lisent, mais il va sans dire que je crois davantage à la seconde option, pour la femme d’Ovide et pour la vie en général, car c’est selon moi un sentiment bien plus sûr et de
bien plus de poids que cette chose, là, l’amour (aaaaah, l’amûûûr … :p). En outre, il était malséant à
Rome, et encore récemment en Occident, de parler « d’amour » dans un couple marié : pour parler bref, on ne traitait pas sa femme comme
on traitait sa maîtresse ! …
Je vous accorderais bien volontiers, cependant, que ces deux options, amour et piété conjugale,
ne sont pas contradictoires, et heureusement d’ailleurs ! Ceci étant, nous avons mieux à faire que de psychanalyser la femme d’Ovide, donc, je poursuis …
Quoi qu’il en soit, la constance que le poète loue chez sa femme, une fois replacée dans son
contexte social, n’en est que plus admirable et plus crédible !
Selon moi, c’est dans cette grille de lecture, je veux
parler des sentiments vrais, que la présente lettre prend toute sa valeur : il
faut oublier les morceaux quasi obligés, quasi rhétoriques, de la poésie antique, et tenter de saisir, grâce au contexte, toute la sincérité qu’exprime Ovide dans cet hommage à sa femme, mais on
peut aussi admirer le fait que pour une fois, cet hommage à une femme dévouée ne débouche pas sur une sorte d’exemple général adressé à toutes les « matrones de bonne volonté » (ce qui est systématique dans les récits de Tite Live, par exemple…) mais que
la femme en question est célébrée pour elle-même, pour ce qu’elle est aux yeux de son mari, et pour des actes concrets qu’elle a réalisés en sa
faveur.
Un poème, enfin, ou celle qui est célébrée est « l’unique »,
l’indispensable moitié, et où l’on ne lui demande pas simplement d’être belle !!!
I,6 [A son épouse]
Nec tantum Clario est Lyde dilecta poetae
Nec tantum Coo Bittis amata suo est,
Pectoribus quantum tu nostris, uxor, inhaeres,
Digna minus misero, non meliore viro.
Te mea subposita veluti trabe fulta ruina est ;
Si quid adhuc ego sum, muneris omne tui est.
Tu facis ut spolium non sim nec nuder ab illis
Naufragii tabulas qui petiere mei.
Utque rapax stimulante fame cupidusque cruoris
Incostuditum captat ovile lupus,
Aut ut edax vultur corpus circumspicit ecquod
Sub nulla positum cernere possit humo,
Sic mea nescio quis, rebus male fidus acerbis,
In bona venturus, si paterere, fuit.
Hunc tua per fortes virtus submovit amicos,
Nulla quibus reddi gratia digna potest.
Ergo quam misero, tam vero teste probaris,
Hic aliquod pondus si modo testis habet.
Nec probitate tua prior est aut Hectoris uxor
Aut comes extincto Laodamia viro.
Tu si Maeonium vatem sortita fuisses,
Penelopes esset fama secunda tuae,
Sive tibi hoc debes, nullo pia facta magistro,
Cumque nova mores sunt tibi luce dati,
Femina seu princeps omnes tibi culta per annos
Te docet exemplum conjugis esse bonae,
Adsimilemque sui longa adsuetudine fecit,
Grandia si parvis adsimulare licet.
Ei mihi, non magnas quod habent mea carmina vires,
Nostraque sunt meritis ora minora tuis.
Si quid et in nobis vivi fuit ante vigoris,
Extinctum longis occidit omne malis !
Prima locum sanctas heroidas inter haberes,
Prima bonis animi conspicerere tui.
Quantumcumque tamen praeconia nostra valebunt,
Carminibus vives tempus in omne meis.
Traduction, selon les modalités
habituelles ;) On ne change pas une équipe qui gagne !
Lydée fut moins chérie du poète de Claros, Bittis fut moins aimée du poète de Cos, son amant, que
tu n’es gravée dans mon cœur, épouse digne d’un moins malheureux, sinon d’un meilleur époux.
Tu fus l’étai qui soutint ma ruine et, si je suis encore quelque chose, c’est par ton seul
bienfait. Je te dois de n’être dépouillé ni pillé par ceux qui convoitaient les épaves de mon naufrage. Comme un loup ravisseur, harcelé par la faim et assoiffé de sang, convoite une bergerie
sans gardien, comme un vautour vorace regarde autour de lui s’il peut apercevoir un cadavre sans sépulture, ainsi, un je-ne-sais-qui, me trahissant dans mon malheur, allait s’emparer de mes bien
si tu l’avais toléré. Ton courage l’arrêta, grâce à des courageux amis envers qui toute reconnaissance est trop faible. Tu as donc le suffrage d’un témoin aussi sincère qu’il est malheureux, si
du moins il a quelque poids.
Ton dévouement ne le cède pas à celui de l’épouse
d’Hector [Andromaque] ou de Laodamie qui accompagna son mari dans la mort. Si tu avais trouvé un poète méonien [périphrase désignant Homère], la renommée de Pénélope serait au-dessous de la tienne, soit que tu ne doives tes vertus qu’à toi-même, que ta tendresse n’ait eu
aucun maître et que ton noble caractère t’ait été donné avec le jour ; soit qu’une princesse*, que tu as toujours vénérée, t’enseigne à être le modèle de
l’épouse vertueuse, et qu’une longue fréquentation t’ait rendue semblable à elle, s’il est permis de comparer les petites choses aux grandes.
Hélas ! Mes vers sont sans force et ma voix est au-dessous de tous tes bienfaits. Si j’ai eu
autrefois de la vie et de l’énergie, tout a disparu, anéanti par de longs malheurs !
Tu serais la première parmi les saintes héroïnes, on te reconnaîtrait la première par les vertus
de ton âme. Quelle que soit pourtant la valeur de mes éloges, tu vivras éternellement dans mes vers.
* Ovide parle de Marcia, une cousine d’Auguste : peut-être croit-il qu’en lui passant autant de pommade, elle interviendra en sa faveur auprès de l’empereur
…
Le fait qu’elle ait pu avoir une influence sur l’épouse d’Ovide
s’explique par la parenté plus ou moins proche (on a vu le flou qu’était la notion de « parenté » dans la Latinité) de ces deux femmes.