Mardi 28 juillet 2009

... ou : l’art de prendre le simple citoyen pour un demeuré ....  


Voici une vidéo que je trouve personnellement hilarante, et d'autant plus qu'au départ, ce n'était pas spécialement l'effet qu'elle cherchait à produire.

Ce petit clip soviétique des années 80 était investi d'un but très sérieux : inciter les citoyens à isoler leur appartement contre la rigueur de l'hiver russe. On notera le ton ... comment dire, jovial, et la musique très Rock & Roll.

Une mention spéciale, en passant, au grand méchant loup qui a dû faire trembler dans les chaumières !


Bon, on peut toujours se moquer, mais reconnaissons qu’au moins, ce procédé a le mérite d’être compréhensible, et surtout de se montrer très pédagogique  (pour employer un mot qui me hérisse) : il serait amusant que nos Ministères de tout poil s’en inspirassent (hé oui …) pour nous diffuser la Bonne Parole, vous savez,  ces versets auxquels nul d’entre nous aujourd’hui ne peut plus échapper, tels que : « l’abus d’alcool est dangereux pour la santé », ou  « pour votre santé évitez de manger trop gras ou trop sucré », en passant par « pour votre santé [encore elle, décidemment !] faites du sport», jusqu’à cette vérité d’une profondeur inouïe : « pendant les fortes chaleurs, munissez-vous d’une bouteille d’eau » (véridique : aperçu hier à la gare !).

Idée à méditer : on n’est jamais trop pédagogue avec le citoyen de base.

 

Je vous laisse imaginer ce que cela donnerait sur le mode « Trois petits cochons » …  

 

Par Kissifrottsipik - Publié dans : Futilités
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Dimanche 14 juin 2009

... Je devrais avoir honte de publier ce qui va suivre sur ce blog qui se prétend hautement intellectuel , mais comme, d'une part, il faut savoir se détendre un peu, et que d'autre part, la personne qui se cache sous la figure du Hérisson Kissifrottsipik -c'est-à-dire moi-  est en réalité une mémêre-à-chats dans un état de gâtisme avancé (hé hé, c'est l'heure des révélations !), je fais fi de mes scrupules.
En plus, ce texte est archi-connu ... non vraiment, je suis impardonnable !!!!!


*************************************************************************************************************

Extraits du journal intime du chien :

Jour n° 180
08h00 : Chouette, de la pâtée pour chien ! Ce que je préfère !
09h30 : Chouette, une sortie en voiture ! Ce que je préfère !
09h40 : Chouette, une promenade ! Ce que je préfère !
10h30 : Chouette, une sortie en voiture ! Ce que je préfère !
11h30 : Chouette, de la pâtée pour chien ! Ce que je préfère !
12h00 : Chouette, les enfants ! Ce que je préfère !
13h00 : Chouette, la cour ! Ce que je préfère !
16h00 : Chouette, les enfants ! Ce que je préfère !
17h00 : Chouette, de la pâtée pour chien ! Ce que je préfère !
17h30 : Chouette, papa et maman ! Ce que je préfère !

Jour n° 181 (Voir jour n° 180)

Jour n° 182 (Voir jour n° 181)

Jour n° 183 (Voir jour n° 182)


Extraits du journal intime du chat :

Jour n° 152 :
Mes ravisseurs continuent à me provoquer avec de bizarres petits objets pendouillant au bout d'une ficelle.
Ils se gavent de viande fraîche au dîner pendant qu'ils me forcent à manger des céréales déshydratées.
La seule chose qui m'aide à tenir le coup est l'espoir d'une évasion, et la maigre satisfaction que je retire de temps à autres de la destruction d'un meuble.
Demain, je mangerai peut-être une autre plante d'appartement.

Jour n° 161 :
Aujourd'hui, ma tentative d'assassiner mes ravisseurs en me glissant dans leurs pieds pendant qu'ils marchaient a presque réussi.
Il faudra que j'essaie encore depuis le haut des escaliers.
Dans l'espoir d'induire dégoût et répulsion chez ces vils oppresseurs, je me suis encore forcé à vomir sur leur fauteuil préféré. Il faudra que je recommence sur leur lit.

Jour n° 165 :
J'ai décapité une souris et leur ai apporté le corps, afin de leur faire comprendre ce dont je suis capable, et pour frapper leurs coeurs de terreur.
Mais ils se sont juste extasiés et se sont répandus en paroles onctueuses et condescendantes, me disant à quel point j'étais un bon petit chat. Hmmm...
Ca ne fonctionne pas conformément au plan.

Jour n° 168 :
J'ai enfin réalisé jusqu'à quel point allait leur sadisme. Sans aucune raison, j'ai été choisi pour le supplice de l'eau. Cette fois, de plus, il comprenait une substance chimique mousseuse et piquante nommée "shampooing".
Quel cerveau malade a bien pu inventer un tel liquide ?
Ma seule consolation est le morceau de pouce que je tiens encore entre mes dents.

Jour n° 171 :
Aujourd'hui s'est tenue une sorte de réunion de malfaiteurs. J'ai été placé à l'isolement pendant l'événement. Cependant, j'ai pu entendre le bruit et humer l'odeur nauséabonde de ces tubes de verres qu'ils appellent "bière".
Plus important, j'ai réussi à obtenir l'information que la raison de ma réclusion était mon pouvoir "allergisant".
Il va falloir que j'apprenne de quoi il s'agit pour que je puisse l'utiliser à mon avantage.

Jour n° 174 :
Je suis persuadé que les autres prisonniers sont des comédiens ou peut-être même des mouchards. Le chien est relâché tous les jours et semble plus qu'heureux de revenir. C'est visiblement un attardé mental.
D'un autre côté, l'oiseau doit être un informateur puisqu'il leur parle constamment. Je suis certain qu'il leur rapporte mes moindres mouvements. Tant qu'il restera dans cette pièce de métal, sa sécurité est assurée.
Mais je peux attendre. Ce n'est qu'une question de temps...


*************************************************************************************************************

C'est quand-même assez bien vu, mais, je le confesse, carrément pro-félin : je vous avais bien dit que j'étais une mémêre à chats (et puis zut, soyons un peu politiquement correct : on ne dit plus "mémêre à chats" mais "ailurophile" ! Ca vous a quand-même une autre allure)

Par Kissifrottsipik - Publié dans : Futilités
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Samedi 16 mai 2009


Je fais généreusement partager  l'organigramme ci-dessous aux lecteurs que j'imagine avoir : ce sera une utile récompense pour avoir supporté de lire ce que je qualifie bien pompeusement d'"articles", faute de trouver d'autre mot ^^ 

J'ai découvert ce schéma chez Georges Perec, dans son petit livre intitulé L'art et la manière d'aborder son chef de service pour lui demander une augmentation. , déniché ce matin même au hasard d'une de mes flâneries bibliophiles.


 "Encore Perec ?!" me dira-t-on ...  Je bats ma coulpe : il est vrai que j'en avais déjà parlé en long en large et en travers il y a environ un an (allez, un peu d'autocomplaisance ! cf.  http://kissifrottsipik.over-blog.fr/article-17176953.html ), mais cet auteur, décidément, n'en aura jamais fini de m'esbaudir. 


On conviendra qu'en ces temps de crise, le petit mode d'emploi que voici devrait être pour tout un chacun un véritable vade mecum !



Ca m'semble limpide ....

Au demeurant, j'invite tous les lecteurs du présent  article (on a encore le droit d'être optimiste ... ) à se plonger dans l'ouvrage en question, dont cet organigramme n'est que le résumé : c'est un livre fin et drôle, (comme le sont souvent ceux de Perec), où le projet, apparemment simple, de demander une augmentation à son chef se transforme de fil en aiguille, par une série d'enchaînements logiques, en une aventure semée d'embûches, dont l'organigramme ci-dessus donne un (épuisant !) aperçu !

Et si, en outre, un tantinet alléché par mon article, quelqu'un consentait à parcourir in extenso  l'oeuvre de l'inimitable Perec (si après ça on n'a pas compris que je voue à cet auteur une véritable admiration, moi je renonce), il serait honoré de toute ma considération : cela ne se refuse pas.



Kissifrottsipik

Par Kissifrottsipik - Publié dans : articles vaguement littéraires ...
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Mardi 22 juillet 2008

 

Ce matin (un lapin ...), comme tous les autres matins, j'ai pris le métro pour aller gagner, à la sueur de mon front, mon pain quotidien, dans « ma » sympathique entreprise d'IT-Marketing dont il a été question dans l'article précédent, pour ceux qui suivent. Donc comme tous les matins, je suis entrée au plus profond des entrailles de la terre, à la station Sans Souci (Sans Souc', pour les intimes), jusqu'à Vaise, si ça dit quelque chose à quelqu'un, et si ça ne dit rien, ben tant pis pour vous, vous n'aviez qu'à être Lyonnais, non mais.

 

D'ordinaire, le trajet, d'environ une demi-heure n'est pas désagréable, et moi, assise sur un petit fauteuil pas trop rapé, quand j'ai la chance d'en trouver un, je me livre à des lectures et / ou cogitations hautement intellectuelles dans la torpeur et les odeurs de primates engendrées par la promiscuité...

Notez que je précise la durée du trajet car ce détail est important : il vous permettra de mesurer l'ampleur du supplice que je vais vous raconter incessamment.

 

Mais cette fois ci, horreur, enfer et damnation, je n'ai pas pu me concentrer sur les Chroniques d'Alain Rémond que je savoure depuis quelques jours (Alain Rémond, pour ceux qui n'auraient pas l'heur de le connaître, est chroniqueur à Marianne, ce qui est d'ailleurs son seul défaut puisque hors le fait qu'il écrive dans un journal que je considère comme un torchon pour sa plus grande partie, ses chroniques sont délicieusement drôles et piquantes ....). Impossible de savourer sa critique, hilarante au demeurant, de la Marche de l'Empereur ou ses petits délires à propos des cintres et des banquettes arrières des Citroën BX (ça donne envie de lire, hein ?) !!!

J'en fus terriblement mortifiée, c'est pourquoi j'écris ce texte comme une catharsis, et vous inflige despotiquement ma mauvaise humeur...

 

Pourquoi ? Pourquoi MOI, qui vis normalement au coeur des mots et que rien ne saurait extraire d'une lecture qui me captive, rien, pas même un tremblement de terre, pourquoi me suis-je laissée interrompre, et de façon aussi irréversible, pourquoi ?

 

Parce qu'ils sont entrés ! Ils ? Qui ils ? Je vous le donne en mille : les kékés !

 

Vous ne savez pas qui sont les kékés ? Moi je les appelle les kékés, parce que ça leur va bien et j'aime bien le mot ^^, mais ils sont également connus sous les noms de zozos, de neuneus, bref, vous pouvez utiliser pour les nommer tous les dédoublements syllabiques qui vous agréeront.

 

Le kéké se distingue physiquement, entre autres éléments que je n'ai ni le temps ni l'envie d'énumérer ici, par la casquette (pardon : la câââsquette... Quoi ? Ca vous surprend ? Je vous jure qu'à l'oral, je les imite très bien, c'est à s'y méprendre ... ) qu'il porte sur ce qui lui sert de tête, casquette qui, il convient de noter cet étrange détail, n'est jamais enfoncée sur la tête. Vous avez remarqué ça vous aussi ? Moi j'ai toujours envie de leur abattre mon poing sur le crâne : « enfonce ta casquette, tudieu » !!

Mais ce couvre-chef qui donne l'impression que leur crâne est plus haut que la moyenne, ça ne me dérangerait pas, après tout, si j'étais tolérante. Et puis moi, avec le bérêt noir qu'en hiver je porte incliné sur le côté façon Maréchal nous voilà, ou le stetson en paille que j'arbore fièrement en été, je n'ai pas l'air tellement plus fin, mais passons .... je suis intolérante et je le revendique, et si ceux qui se disent tolérants ne tolèrent pas mon intolérance, tant pis pour eux.

 

Non, en fait, ce qui me dérange vraiment, ce qui me hérisse, qui me rend malade, qui me donne envie de passer la rame entière au lance-flamme (on se souviendra que mes aventures se déroulent dans le métro), c'est leur arme suprême : le téléphone portable mp3 !

 

Vous commencez à comprendre de quel genre de personne je veux parler à présent ? Ne me dites pas que vous n'avez jamais eu affaire à eux, je ne vous croirai pas.

 

Donc, ils sont entrés, les envahisseurs, et dans MON wagon, bien évidemment ; et moi quand je les ai vus, j'ai compris que le désastre avait déjà commencé, et je tente, depuis, d'en convaincre un monde incrédule ;)

 

Sûr de lui, la tête haute, le kéké en chef a brandi son arme et a appuyé sur le bouton funeste. C'est alors que s'est mis à retentir un affreux cri de gerre qui a glacé mon sang raffiné de petite BCBG amateur(e) de Classique ; cela donnait à peu près : « j'vis dans l'ghetto, y' a qu'des fachos, et [inévitable ....] c'est la faute à Sarko », ponctué d'un martial « Yo ! », le « yo » de la fin, celui qui réconcilie tout le monde.

 

Je m'étonnai, outre de la finesse de l'analyse politique véhiculée dans cet hymne, du fait que le kéké en chef, qui avait manifestement les moyens d'avoir un téléphone dernier cri, n'eût pas ceux d'investir dans les oreillettes assorties, mais quelque chose doit m'échapper dans la démarche du kéké.

 

Vous est-il jamais arrivé de vous sentir totalement désarmé ? Mais quand je dis désarmé, c'est pour ne pas dire honteux et ridicule ... c'est pour décrire ce que j'ai ressenti quand les kékés ont eu l'idée lumineuse de s'asseoir sur les sièges qui m'environnaient. Moi qui pensais que ma veste de tailleur noire, mon chignon et mon air pète-sec pouvaient désarmer les plus barbares, je me rendis compte de ma lourde erreur. Non seulement il ne s'effarouchèrent point, mais je dus les subir, eux, leur « son » (que j'étais loin de « kiffer », on s'en doute), leur frime et leur dégaine, pendant tout le trajet...

 

Qu'aurais-je pu faire, dans un tel moment de solitude à part me morfondre et pester en mon fort intérieur contre les rappeurs, les imbéciles, les cons, la société, la gauche, la droite, le prix des tickets de métro, l'abruti qui a inventé le mp3, le président, le Pape, la hausse du pétrole, et enfin contre ma propre lâcheté et mon éducation policée (trop ...) qui m'empêchaient de leur demander de faire taire leur ..... hem hem .... musique ?

 

D'autant que ça m'agace, franchement ! Si vous voulez tout savoir, mon portable aussi fait lecteur mp3, moi aussi j'en ai de la chouette musique, seulement voilà, je suis restée dans un absurde état d'esprit d'un autre siècle, et rien ni personne n'arrivera jamais à me convaincre que je dois écouter de la musique avec mon téléphone. C'est peut-être très sot et très obtus, mais mon portable me sert à téléphoner et mon baladeur mp3 à écouter de la musique (j'ai bien dit : de la musique). Et puis à part dans le présent texte, je ne fais pas étalage de mon portable mp3 ...

 

Je me suis donc contentée lâchement de l'arsenal dont dispose la pauvre petite bourgeoise lyonnaise (le bourgeois lyonnais est une race à part qui n'a de bourgeois que la mentalité, j'en parlerai à l'occasion) offensée : les regards noirs, les yeux levés au ciel, le lissage ou le rabattage sec d'un bout de jupe (ne riez pas, ça se travaille, le rabattage de jupe !!!) que je considérais frôlé de trop près, et les petits « pfff » intempestifs, tout en convoquant mentalement Jésus, le Dalaï Lama, Sénèque, Leibniz, et autres, pour me détendre et me convaincre qu'il faut bien que jeunesse se passe (quoique le kéké en chef dût bien avoir cinq ou six ans de plus que moi ...) et qu'il ne faut pas pester contre son Prochain et que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles et que la musique adoucit les moeurs et que sais-je ..., mais en vain, car en ce moment même, vous êtes en train de subir le déchainement trop longtemps réprimé de mes pauvres petits nerfs.

 

La prochaine fois, s'il y'en a une, et il y en aura une, moi aussi j'aurai mon arme suprême : je leur balancerai tout Rammstein à fond les ballons ou mieux, tiens, un p'tit Brassens de derrière les fagots , parce que Brassens au maximum et en boucle, même quand on aime Brassens (comme moi), je vous assure que ça peut franchement agacer....

 

Ou mieux encore .... Wagner ! Wagner à fond ! Die Walküre ! Les « boum boum » du farouche Hundig rentrant le soir du travail, les « plom plom » de Wotan s'emportant contre Brünnhilde qui l'a trahi (non sans avoir poussé d'abord quelques laïlaïtou en choeur avec ses frangines ...), ça c'est du « bon son » ! ... j'arrête là, je sens que je vais me mettre à dos les amoureux de Wagner.

Mais je suis sûre que ça ferait taire définitivement, les vociférations portablomaniaques des kékés de la Ligne D !!!!

 

Il n'empêche que si l'on suivait mon idée de misanthrope machiavélique, j'entends par là, si l'on passait Wagner en boucle dans les rames, les employés lyonnais auraient bien plus de peps le matin, en arrivant au bureau, et peut-être même, mais là je m'avance, qu'à la longue, ce serait la meilleure solution contre les affluences aux heures de pointe, mais je me doute fort bien que la société des TCL fera fi de ce lumineux projet : je suis une éternelle incomprise... 

Par Kissifrottsipik - Publié dans : Futilités
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Samedi 19 juillet 2008



........................ ou : les trépidantes aventures d'un hérisson dans le monde de l'IT et du Marketing ! (première partie, quoique je ne sache même pas s'il y en aura une deuxième)

 

Il était une fois, une jeune hérissonne innocente et rêveuse qui ne vivait que pour la littérature …….. bon, on va arrêter tout de suite la troisième personne, car ça fait un peu trop césarien à mon goût……

 

"Or donc", après avoir bouclé non sans peine ma troisième année de Licence, je m’arrachai douloureusement au monde des vieux bouquins et des orateurs en toge pour me précipiter courageusement dans celui du vrai travail (en clair : un job d’été dans une entreprise, mais tout l’Art du littérateur est de ne pas appeler les choses par leur nom). Immergée trente cinq heures par semaine dans ce nouvel univers, je pus déployer mes capacités d’observation et m’étonner à loisir des us et coutumes qui m’étaient jusqu’alors étrangers.

 

Je vous fais donc généreusement partager quelques unes de mes découvertes.

 

Ce fut là, et c’est encore, l’occasion de découvrir un monde étrange, celui de l’entreprise, et plus étrange encore, du secteur IT et du marketing (pour les non initiés, IT c’est « informatique et télécoms », mais nous aurons l’occasion de disserter sur ce genre de singularités linguistiques un peu plus loin).

 

Voici ma découverte fondamentale : depuis que je suis là bas, j’ai énormément remis en question mon utilisation du Français ; Dieu que la langue académique était obsolète !

 

Rendez-vous compte : par exemple, pendant 21 ans, je me suis contentée bêtement de vérifier, de voir, de contrôler, de passer en revue ou de corriger, et aujourd’hui, j’ai eu l’illumination linguistique : je « chèque » (prononcer « tchèque ») !!!! Ca vous a une autre gueule, quand-même, de tchéquer ! Comment ai-je pu sans souffrir le moins du monde me contenter pendant si longtemps de tous ces verbes français compliqués (diable ! le premier groupe en conjugaison ! ) alors que le salvateur, le lumineux, l’incroyable « chek » résumait toutes ces idées en un seul monosyllabe énergique ?!

 

Quand je serai professeur de Lettres, je tchèquerai mes copies, c’est décidé !

 

Mais quel malheur que ce verbe ait si tardivement colonisé notre langue : ce serait tellement plus convainquant, n’est-ce pas, de lire « mignonne, allons tchéquer si la rose …… » ou d’admirer Jules César tchéquant ses troupes avant que d’aller pourfendre l’infâme Gaulois pouilleux.

Je propose donc de réécrire toute notre Littérature : notre très noble Académie devrait urgemment tchéquer ce projet ….

 

Ah oui, notons au passage qu’après avoir soi-même tout bien tchéqué, il est de bon ton de caller son boss pour qu’il tchèque à son tour.

 

En tout cas, moi, quand je serai grande, je serai chef d’entreprise, et mieux, je serai un chef d’entreprise dictatorial. Je m’explique : chez moi, point d’Anglais, c’est trop commun, les employés devront s’exprimer en Latin sous peine d’être pendus haut et court.

Les initiés du secteur protesteront : « n’importe quoi, le Latin est une langue morte et nous on est modernes, non mais des fois…. » …. Réaction que j’attendais avec impatience ! Je vais vous prouver de ce pas que mon projet est envisageable, d’une, et que de deux je ne m’ennuie pas le soir après le boulot !

 

Voici en « Français » un texte type de présentation d’une entreprise IT : c’est maladroit et ça fait un peu rhapsodie car c’est moi qui l’ai écrit à partir de bouts de textes glanés sur les sites web ^^

C’est parti :

 

« De la simple vitrine au site marchand, aujourd’hui, le site web est indispensable à toute entreprise qui souhaite augmenter sa visibilité sur le marché. Mais comment s’y retrouver dans la jungle complexe de l’internet ? Nous vous proposons différentes formules d’hébergement pour votre site web et, parce qu’un site de qualité ne sert à rien sans visibilité sur les moteurs de recherche, nous nous occupons également de son référencement …… » On arrête là, c’est suffisant.

 

Donc, chez Kissifrott et Cie, ça donnerait : « Sive simpliciter partes specularium agat, sive mercator sit, nunc Telae locus necessest omni negotio quod vult clarius in mercatu comparere. At quomodo tu dispicias in inexplicabili Magno Reticulo ? [ en voilà une question qu'elle est bonne ...] Tibi offerimus vario modo accipere hospitio Telae locum tuum, atque, quia nihil prodest tibi bonum Telae locum habere si istud non adiri potest Telae rebus investigatoribus , pariter Inscriptionem ejus in Telae indicibus sumimus …………….. »

 

Voyez, quand on veut ! Longue vie au Latinum Negotium ! (Marketing Latin) !!

 

Je propose donc en conclusion que nous fassions une pétition pour que le Latin soit rétabli à sa  place de langue internationale, place dont il n’aurait jamais dû déchoir ! QUIS MECUM VENIT ? ??????

 

NB : précisions sur mes choix de traduction à la demande

Par Kissifrottsipik - Publié dans : Futilités
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Samedi 14 juin 2008

Bonjour les gens !

 

Il y a bien longtemps, n’est-ce pas, que votre hérisson ne vous a pas pris la tête avec une de ses passions : la poésie ! Cela vous manquait non ? ^^ Nous allons y remédier incessamment alors !

 

Une autre de mes passions, comme chacun le sait ici, ou ne le sait pas mais dans ce cas il ne va pas tarder à l’apprendre, c’est l’Allemagne, ou plutôt l’Allemand. Paradoxalement, je n’en parle pas un seul mot (si ce n’est les classiques Danke, Nein, Bitte et autres Ich liebe dish que tout le monde connaît plus ou moins), mais je puis le prononcer pas trop barbaresquement, de sorte que je me contente de lire les textes ou de chanter des lieder juste parce que c’est beau, que ça sonne bien.

 

Et le premier qui vient me dire que c’est idiot prend la porte et schnell.

 

J’irais même jusqu’à dire que la langue la plus noble après le Latin, et bien évidemment après le Français, c’est l’Allemand, et je me mettrai à l’étudier sérieusement (j’entends par « sérieusement » : autrement que par Die Kleine Rammstein Methode ^^) dès que je le pourrai, je me le suis juré !

 

Bref, voici donc un beau poème de Goethe intitulé Prometheus. J’étais encore dans mes insouciantes années lycéennes lorsque je découvris ce texte magnifique, grâce aux bons soins d’un charmant condisciple berlinois (ce qui explique en partie la passion subite que je conçus dès cette époque pour la langue de Schiller ^^).

C’est un texte dérangeant, qui a d’ailleurs choqué, je pense, à l’époque de sa parution, et qui va totalement à l’encontre de mes propres convictions. Mais comme j’ai l’esprit assez ouvert (si si, j’vous jure, on dirait pas, hein, comme ça …. ), et que ce texte est d’une puissance et d’un emportement qui s’accordent bien avec mon humeur du moment, je vous en fais profiter.

 

Tout d’abord, une petite contextualisation. Comme chacun le sait, Prométhée était un Titan qui se révolta contre la toute puissance de Zeus : d’abord, il lui servit les plus mauvais morceaux d’un festin afin de garder les meilleurs pour les humains, puis non content d’avoir piégé si méchamment le dieu porte-foudre, il vola le Feu que celui-ci avait confisqué et l’offrit aux humains démunis. Il fut puni de cette trahison et finit attaché sur un rocher du Tartare, où un aigle lui mangeait perpétuellement le foie, le faisant souffrir pour l’éternité. Dans l’esprit des Grecs, Prométhée était ainsi la source de la civilisation, mais aussi « l’ami des Mortels » et « le contempteur des dieux ». Mais pour Goethe, il devient le symbole de l’athéisme et celui qui dénonce Dieu comme une aliénation réservée aux fous ou aux désespérés (je ne tiens pas à discuter de ce point, disons seulement que je ne suis pas du tout d’accord, mais que je veux m’en tenir à la poésie seule).

 

Je laisse donc la place au souffle poétique et à la puissance de la langue allemande !

 

Prometheus

Bedecke deinen Himmel, Zeus,
Mit Wolkendunst
Und übe, dem Knaben gleich,
Der Disteln köpft,
An Eichen dich und Bergeshöh'n;
Mußt mir meine Erde
Doch lassen stehn
Und meine Hütte, die du nicht gebaut,
Und meines Herd,
Um dessen Glut
Du mich beneidest.

Ich kenne nichts Ärmeres
Unter der Sonn', als euch, Götter!
Ihr nähret kümmerlich
Von Opfersteuern
Und Gebetshauch
Eure Majestät
Und darbet, wären
Nicht Kinder und Bettler
Hoffnungsvolle Toren.

Da ich ein Kind war
Nicht wußte, wo aus noch ein,
Kehrt' ich mein verirrtes Auge
Zur Sonne, als wenn drüber wär'
Ein Ohr, zu hören meine Klage,
Ein Herz wie meins,
Sich des Bedrängten zu erbarmen.

Wer half mir
Wider der Titanen Übermut?
Wer rettete vom Tode mich,
Von Sklaverei?
Hast du nicht alles selbst vollendet
Heilig glühend Herz?
Und glühtest jung und gut,
Betrogen, Rettungsdank
Dem Schlafenden da droben?

Ich dich ehren? Wofür?
Hast du die Schmerzen gelindert
Je des Beladenen?
Hast du die Tränen gestillet
Je des Geängsteten?
Hat nicht mich zum Manne geschmiedet
Die allmächtige Zeit
Und das ewige Schicksal,
Meine Herrn und deine?

Wähntest du etwa,
Ich sollte das Leben hassen,
In Wüsten fliehen,
Weil nicht alle
Blütenträume reiften?

Hier sitz' ich, forme Menschen
Nach meinem Bilde.
Ein Geschlecht, das mir gleich sei,
Zu leiden, zu weinen,
Zu genießen und zu freuen sich
Und dein nicht zu achten,
Wie ich!

 

Prométhée

D'un voile de brume
Couvre ton ciel, ô Zeus,
Et tel l'enfant qui décapite les chardons,
Essaie ta force
Sur les chênes et les cimes;
Laisse-moi conserver
Et ma terre,
Et ma maison que tu n'as point bâtie,
Et mon foyer
Pour la chaleur duquel
Tu m'envies.

Sous le soleil, je ne connais
Rien de plus pauvre que vous, les dieux!
À grand peine vous nourrissez
Votre majesté
Du tribut des offrandes,
Du souffle des prières.
Vous jeûneriez
Si les enfants et les gueux
N'étaient ces fous pleins d'espoir.

Lorsque je n'étais encore qu'un enfant,
Incapable de me tirer d'affaire,
Je tournais mes yeux égarés
Vers le soleil, comme s'il y avait là
Une oreille pour écouter ma plainte,
Un coeur pareil au mien
Pour prendre pitié des opprimés.

Qui vint à mon aide
Contre l'insolence des Titans?
Qui me sauva de la mort,
De l'esclavage?
N'as-tu pas tout accompli toi-même,
Mon coeur, animé d'une sainte ardeur?
Jeune et bon, abusé, empli de gratitude,
Ne brûlais-tu pas
Pour celui qui là-haut sommeille?

Moi, t'honorer? Pourquoi?
As-tu jamais soulagé les maux
Du souffrant?
As-tu jamais séché les larmes
De l'angoissé?
Le temps tout puissant
Et le destin éternel,
Mes maîtres et les tiens,
N'ont-ils pas forgé l'homme que je suis?

Te figurais-tu
Que, pris de haine envers la vie,
Je fuirais dans le désert,
Déçu de voir mes rêves en fleurs
Ne point tous porter leurs fruits?

Ici-bas, je façonne des êtres humains
À mon image,
Une race qui m'est semblable
Pour souffrir, pour pleurer,
Pour connaître le plaisir et la joie,
Et pour n'avoir que faire de toi,
Comme je n'en ai souci moi-même!

Par Kissifrottsipik - Publié dans : articles vaguement littéraires ...
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Dimanche 27 avril 2008




Voici sans doute le dernier chapitre de ce qui s’avère donc être une Tétralogie consacrée aux Tristes d’Ovide.

Cet article là sera un peu fourre-tout, je préfère avertir d’avance les amoureux des trois-parties-trois-sous-parties et des problématiques bien claires, ce n’est pas avec ce chapitre là qu’ils trouveront leur bonheur ! Mais pourquoi un tel manque d’organisation ?, protesteront-ils, Tu ne nous avais pas habitués à cela, ô rigoureuse hérissonne au cerveau khâgneusement formaté ! C’est vrai, mais est-ce de ma faute si ce passage que j’ai sélectionné est d’une richesse incroyable et que si l’on voulait en faire un commentaire sérieux, il faudrait écrire des dizaines de pages ? D’ailleurs, elles ont dû être faites, les dizaines de pages … Dans ce cas, je pense être toute excusée si ce que j’écris menace fortement, par moments, de partir dans tous les sens.

 

Ce poème s’inscrit toujours dans le cadre de l’exil de notre pauvre Ovide au pays des Gètes, c'est-à-dire dans les anciennes colonies fondées par les Grecs de Milet sur le Delta du Danube puis conquises par Rome. Dans ce pays sauvage et glacial sans cesse en proie aux pillages et aux guerres, Ovide se morfond (on le comprend !). Pour tromper sa douleur, il écrit des poèmes revêtant la forme de missives qu’il dédie à ses proches et amis.

 

Ici, le poète réalise d’abord une description du pays de son exil et surtout des hurluberlus avec lesquels il est contraint de vivre, description dont on peut signaler qu’elle est parallèle à celle qu’il avait déjà effectuée en III 10, mais que je n’ai pas bloguée parce qu’elle aboutit à une idée moins intéressante que dans notre présent extrait, mais j’anticipe …

 

Pour comprendre la première partie de l’extrait, pour une fois, on ne va pas être obligé de réfléchir : par contre, il faut faire un effort d’imagination, car Ovide écrit manifestement avec la volonté de « donner à voir », et ce qu’il nous décrit est de fait particulièrement pittoresque, surtout aux yeux d’un Latin. Mais il faut noter que par cette description, Ovide n’entend pas jouer les guides touristiques en nous faisant découvrir les mœurs de la contrée : il s’agit davantage de souligner la barbarie de ce qui l’entoure, en contraste constant avec les mœurs latines. En règle générale, il ne faut jamais oublier que toute description d’éléments étrangers dans un texte grec ou latin a toujours lieu dans l’optique d’une comparaison, les mœurs grecques ou latines servant de référent, et l’anthropologie étant dépourvue de l’objectivité qui nous semble aujourd’hui indispensable : c’était déjà le cas chez Hérodote, et c’est, mais peut-être dans une moindre mesure, valable ici.

 

En effet, que souligne Ovide chez ces barbares, qu’il a déjà, d’ailleurs,  souligné en III 10 ?

D’abord, leurs vêtements, qu’il appelle « braies » (les bracis du texte) : pour nous qui sommes familiers d’Astérix, rien de plus sympathiques que les braies ; mais pour un Latin, ce détail est hautement symbolique : en effet, s’il y a quelque chose de commun aux Romains et aux Grecs, c’est le mépris dans lequel sont tenus les vêtements cousus. On représente toujours les Anciens vêtus d’une toge ou d’un péplum : c’est un peu réducteur, car la mode a changé selon les régions et les époques,  mais il est exact que la dominante vestimentaire était le drapé (le modèle est toujours le même, pour la toge comme pour le péplum : une large pièce de tissu enroulée et tenue par des fibules). Les braies, dénomination commune à tous les pantalons cousus des barbares, par référence à ceux que portaient les Gaulois,  sont donc, pour tout Latin, le signe même de la barbarie.

Alliées aux cheveux qui cachent les visages, ces braies prennent d’autant plus l’aspect farouche du barbare échevelé, hirsute et avide de sang !

 

Pour les visages, justement, ce n’est pas en vain qu’Ovide s’attarde sur leur aspect : en effet, il les qualifie de horrida, c'est-à-dire au sens premier « qui se hérisse », ce que la traduction Budé que j’ai jointe traduit avec le sens le plus fréquent d’« effrayant ». Si je puis me permettre, et en toute humilité, j’aurais pour ma part conservé le sens premier de horridus, au moins dans ce contexte, car Ovide cherchant à démontrer la quasi animalité du peuple gète,  il paraît donc logique qu’il souligne un autre élément étranger aux Romains, le fait que le visage soit poilu. Horrida ora désigne donc, à mon avis, non un « visage effrayant » mais un « visage à la barbe hérissée », comme une tête d’ours quoi …. Vous me direz, cela revient à peu près au même : et je vous répondrai qu’en version, ça coûte un faux sens : et paf !

 

Après une telle description, on comprend mieux pourquoi Ovide se tient à carreaux avec les barbares, certes, mais surtout le sens du vers « vix sunt homines hoc nomine digni » : des hommes à peine dignes de ce nom, donc ceux qui ne connaissent pas le Droit (sous entendez : le Droit romain, lois écrites dont les Romains étaient très fiers et dont nous avons hérité pour la majorité de notre Droit français), et qui vivent presque à l’état de nature sous la loi du plus fort. L’aspect extérieur ne fait que révéler cette sauvagerie intrinsèque.

 

Pour ma part, malgré les malheurs que décrit Ovide, je ne puis m’empêcher de sourire devant la candeur avec laquelle il déclame ce qui aujourd’hui serait dénoncé haut et fort comme du racisme. Autres temps, autres mœurs …

 

Mais ceux qui, parmi mes lecteurs, commencent à prendre l’habitude d’Ovide et de ses Tristes me feront forcément ce commentaire : cette description vise peut-être à souligner l’animalité des Barbares, c’est entendu, mais dans un esprit antique, ce n’est pas d’une originalité folle, et pour tout dire, ça relève carrément du topos. Ovide nous avait habitués à plus profond : où veut-il en venir alors ? Et ils auront raison (en plus ça me prouvera qu’il y en a quelques uns qui suivent ! ^^)

 

En fait, cette description est moins prétexte à dénoncer l’inculture de ces barbares (elle est une évidence dans un esprit gréco-latin) qu’à analyser  le phénomène bien connu de l’oubli de sa propre langue maternelle, et c’est là qu’est, selon moi, le principal intérêt de ce texte. On peut comprendre cette idée à la lumière, certes a posteriori, de Vendredi ou les Limbes du Pacifique, dans ce passage où Michel Tournier décrit cette peur qu’a Robinson d’oublier le langage, peur qui le conduit à parler tout seul pour maintenir ce qui est la définition par excellence de l’Humanité. Le parallèle, tout anachronique qu’il soit, m’a paru pertinent : Il est inutile de se le dissimuler, tout mon édifice cérébral chancelle. Et le délabrement du langage est l’effet le plus évident de cette érosion. J’ai beau parler sans cesse à haute-voix, ne jamais laisser passer une réflexion, une idée, sans aussitôt la proférer à l’adresse des arbres ou des nuages, je vois de jour en jour s’effondrer des pans entiers de la citadelle verbale dans laquelle notre pensée s’abrite et se meut familèrement, comme la taupe dans son réseau de galeries. Des points fixes sur lesquels la pensée s’appuie pour progresser –comme on marche sur les pierres émergeant du lit d’un torrent – s’effritent, s’enfoncent. Il me vient des doutes sur le sens des mots qui ne désignent pas des choses concrètes. Je ne puis parler qu’à la lettre… (Vendredi ou les Limbes du Pacifique, ch. 3).

D’où l’on conclura que Tournier n’a rien inventé de bien révolutionnaire … mais je m’égare et je manque d’objectivité car je n’ai pas aimé ce bouquin (j’attends avec fébrilité et impatience que l’on vienne me contrer sur ce point : où sont les défenseurs de Tournier ?!) … Cependant je dois bien admettre que cet écrivain a eu le mérite d’exposer cet affreux phénomène de déshumanisation de manière claire, grâce à des notions de psychomécanique de la langue qu’Ovide ne pouvait évidemment pas connaître.

 

Quand Ovide craint de « perdre son Latin », cela va donc beaucoup plus loin que la « simple » peur de perdre ses racines : il craint en fait de perdre sa capacité à penser, car le langage construit est le seul moyen d’avoir une pensée construite, c’est évident. Bien que les Romains répugnassent moins que les Grecs à apprendre les langues étrangères (pour les Grecs, c’était bien simple, à part le Grec et à la grande rigueur l’Egyptien, les autres langages n’avaient pas droit au titre de « langue », et n’étaient que des onomatopées vide de sens, des espèces de  « barbarbarbar », c’est qui est d’ailleurs l’origine du « barbare »), ils gardaient néanmoins l’idée que le Latin était, après le Grec attique, la langue la plus construite et la plus riche, donc la plus apte à véhiculer  la pensée, et en l’occurrence la pensée poétique. 

 

Mais peste soit des hérissons bavards : je laisse Ovide s’exprimer, d’autant plus que c’est sans doute son dernier show sur ce blog …

 

****

 

V 7 

 

(…)

Detineo studiis animum falloque dolores,

Experior curis et dare verba meis.

Quid potius faciam solus desertis in oris,

Quamve malis aliam quaerere coner opem ?

Sive locum specto, locus est inamabilis et quo

Esse nihil toto tristius orbe potest,

Sive homines, vix sunt homines hoc nomine digni

Quamque lupi saevae plus feritatis habent :

Non metuunt leges, sed cedit viribus aequum

Victaque pugnaci jura sub ense jacent.

Pellibus et laxis arcent mala frigora bracis

Oraque sunt longis horrida tecta comis.

In paucis extant Graecae vestigia linguae,

Haec quoque jam Getico barbara facta sono.

Unus in hoc nemo est populo qui forte Latine

Quaelibet e medio reddere verba queat.

Ille ego Romanus vates –ignoscite, Musae !-

Sarmatico cogor plurima more loqui.

Et pudet et fateor, jam desuetudine longa

Vix subeunt ipsi verba latina mihi.

Nec dubito quin sint et in hoc non pauca libello

Barbara : non hominis culpa, sed ista loci.

Ne tamen Ausoniae perdam commercia linguae,

Et fiat patrio vox mea multa sono,

Ipse loquor mecum desuetaque verba retracto,

Et studii repeto signa sinistra mei.

(…)

 

 

…… L’étude occupe mon esprit et trompe mes douleurs. J’essaye aussi de donner la parole à mes chagrins. Que faire de mieux, seul sur un rivage désert, et quel remède tenter de chercher à mes maux ?

Si je regarde le pays, c’est un pays déplaisant et il n’en est peut-être aucun de plus triste au monde.  Si je regarde les hommes, ce sont des hommes à peine dignes de ce nom, plus sauvages et plus féroces que les loups. Ils ne craignent pas les lois, mais c’est la Justice qui cède à la force, et le glaive des combats terrasse le Droit vaincu. Des fourrures et de larges braies les protègent des froids redoutables et de longs cheveux couvrent leur visage effrayant. 

 

Peu ont conservé quelques vestiges de langue grecque [on rappellera qu’avant de devenir une province romaine, le delta du Danube était peuplé de petits comptoirs grecs], et encore ceux-ci sont-ils rendus barbares par l’accent gétique. Il n’est personne parmi ce peuple qui puisse peut-être dire en Latin les mots les plus simples. Moi-même, poète romain –pardonnez-moi, ô Muses !-, je suis très souvent contraint de parler Sarmate. J’ai honte et je l’avoue, par l’effet d’une longue désuétude, j’ai désormais moi-même du mal à trouver les mots latins ! Je ne doute pas qu’il y ait même dans ce livre beaucoup d’expressions barbares : ce n’est pas la faute de l’homme, mais du lieu.

Cependant, pour ne pas perdre l’habitude de la langue ausonienne et pour que ma bouche ne reste pas muette aux sons de ma patrie, je me parle à moi-même, je reprends des mots dont j’ai perdu l’usage et je rejoins les funestes enseignes de mes études……

 

*****

 

Je conclurai, enfin, en soulignant simplement, et  de façon antilittéraire ^^, que si parfois ce texte porte à sourire, il est d’abord l’expression de la plus grande souffrance que puisse connaître un homme, citoyen d’une part et un poète d’autre part, à savoir la résidence forcée loin de la vie civique et de la vie littéraire, et somme toute loin de la civilisation porteuse de la culture  et des valeurs les plus abouties de son temps. 

 

 

His qui legerunt gratias ago  ;)

 

Kissifrott

 

 

 

 

 

 

 

 

 
Par Kissifrottsipik - Publié dans : Littérature fossile chère à mon coeur !
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Vendredi 18 avril 2008

 


Ave amici omnes
 !

 

Hé bien non, ma petite série sur les Tristes d’Ovide n’est pas terminée ! J’en entends déjà qui râlent et murmurent : « pourquoi n’abandonne-t-elle pas en plein milieu, comme pour la série des Prophètes ?» - Mais tout simplement  parce que je suis d’un naturel contrariant ;) et puis pour les Prophètes, vous vous croyez sauvés un peu vite, car je vais la reprendre sous peu….

« alors ne pourrait-elle pas bloguer quelque chose de plus émoustillant, je ne sais pas moi, tiens, des extraits de l’Ars Amatoria par exemple, un peu d’amour, que diable, dans ce monde de brutes !? » - Cela viendra en son temps ! Patience ! ….

 

Quoique … vous en voulez, de l’amour ? Hé bien vous allez être servis avec cet extrait !

 

En effet, même moi qui suis si peu romantique, moi qui me suis tenu les côtes la première (et dernière !) fois que j’ai vu Autant en emporte le vent, moi qui en toute sincérité n’arrive toujours pas à comprendre comment diable cette idiote (pour ne pas dire autre chose) de Princesse de Clèves a bien pu s’amouracher de l’autre abruti de Duc de Nemours alors qu’elle menait une petite vie bien tranquille avec son régulier, bref, moi qui juge que tous ces étalages de sentiments ne sont le plus souvent que mascarade ou artifice purement littéraire, j’ai été touchée par cette lettre d’Ovide à son épouse. Ca m’a presque arraché une petite larme. Oui, je l’ai même trouvée un brin …. argh …. Je me résous à lâcher le terme … « romantique » !

 

Le contexte, vous le connaissez : Ovide est exilé dans un pays épouvantable, loin de sa famille, de sa maison et de la vie littéraire brillante qu’il menait à Rome, donc il dédie des poèmes à ses proches, sachant très bien qu’ils ne pourront jamais les lire … de plus, les leurs envoyer réellement ne ferait que les compromettre, ce qu’Ovide (il le précise souvent) tient à éviter. Ce poème-ci est dédié à son épouse.

 

Il convient de ne pas s’extasier trop sur les comparaisons qu’effectue Ovide entre sa femme et les grandes héroïnes de la mythologie (Pénélope, etc.) car il s’agit d’un topos littéraire totalement éculé, une sorte de figure de style inévitable dans toute poésie adressée à une femme, a fortiori la sienne, dont on veut louer les vertus. 

 

Ce qui est plus intéressant, c’est de replacer cette « correspondance » dans un mode de pensée  romain pour mieux en comprendre toute la portée : en effet, qu’est-ce qui est fondamental pour le citoyen latin ? En premier lieu, l’Etat, Rome l’éternelle (j’allais dire anachroniquement mère des Arts, des armes et des Lois, mais c’est tout à fait cela), et en second lieu, sa famille , la familia exprimant en Latin une idée bien plus large que la nôtre, comprenant bien sûr la famille nucléaire, femme et enfants, mais aussi les frères, sœurs, esclaves, ainsi que « clients » et autres subordonnés, du moins dans les familles des citoyens influents  (ça fait un peu Corleone tout ça …)

Bref … tout cela pour dire qu’en subissant l’exil, Ovide a perdu tout ce qui faisait de lui un Romain : son statut, sa nationalité, les droits propres au citoyen, et sa famille ; exil totalement dépersonnalisant et concrètement très inconfortable, donc.

 

Mais il ne faut pas négliger l’aspect affectif de cette privation, et pour Ovide, et pour sa femme ; d’ailleurs, j’en  profite pour pousser hic et nunc un gros coup de gueule, je peux je suis chez moi après tout, c’est ma page, non mais … : arrêtons de faire des Anciens des statues sans vie, de les réduire à des bonshommes en toge avec une couronne de laurier, uniquement occupés à déclamer sur le Forum !!!! N’oublions pas qu’en termes de littérature amoureuse, pour ne citer que ce domaine, nous ne serions rien sans eux : l’élégie, la poésie lyrique, l’ode, j’en passe et des meilleurs, ils ont tout inventé !

 

Donc, les Romains ont un cœur, c’est un fait bien établi ^^

 

Sur ce, je reprends mon fil … Donc il ne faut pas négliger l’aspect affectif de cette privation : d’abord, ce n’est pas la seule lettre du genre qu’Ovide ait dédiée à son épouse ; de plus, il y fait allusion plusieurs fois, celle-ci devait être d’une solidarité conjugale comme on en voit peu, car sa situation de « femme d’exilé » faisait d’elle la proie de quolibets, voire d’insultes et de vexations, Ovide ayant beaucoup d’ennemis. Imaginez cette femme seule, uniquement soutenue par la force de son amour et / ou de sa piété conjugale : j’accorde la version « amour » aux Romantiques qui me lisent, mais il va sans dire que je crois davantage à la seconde option, pour la femme d’Ovide et pour la vie en général, car c’est selon moi un sentiment bien plus sûr et de bien plus de poids que cette chose, là, l’amour (aaaaah, l’amûûûr … :p). En outre, il était malséant à Rome, et encore récemment en Occident, de parler « d’amour » dans un couple marié : pour parler bref, on ne traitait pas sa femme comme on traitait sa maîtresse ! …

Je vous accorderais bien volontiers, cependant, que ces deux options, amour et piété conjugale, ne sont pas contradictoires, et heureusement d’ailleurs ! Ceci étant, nous avons mieux à faire que de psychanalyser la femme d’Ovide, donc, je poursuis …

Quoi qu’il en soit, la constance que le poète loue chez sa femme, une fois replacée dans son contexte social, n’en est que plus admirable et plus crédible !

 

Selon moi, c’est dans cette grille de lecture, je veux parler des sentiments vrais, que la présente lettre prend toute sa valeur : il faut oublier les morceaux quasi obligés, quasi rhétoriques, de la poésie antique, et tenter de saisir, grâce au contexte, toute la sincérité qu’exprime Ovide dans cet hommage à sa femme, mais on peut aussi admirer le fait que pour une fois, cet hommage à une femme dévouée ne débouche pas sur une sorte d’exemple général adressé à toutes les « matrones de bonne volonté » (ce qui est systématique dans les récits de Tite Live, par exemple…) mais que la femme en question est célébrée pour elle-même, pour ce qu’elle est aux yeux de son mari, et pour des actes concrets qu’elle a réalisés en sa faveur.

 

Un poème, enfin, ou celle qui est célébrée est « l’unique », l’indispensable moitié, et où l’on ne lui demande pas simplement d’être belle !!!

 

 

I,6 [A son épouse]

 

Nec tantum Clario est Lyde dilecta poetae

Nec tantum Coo Bittis amata suo est,

Pectoribus quantum tu nostris, uxor, inhaeres,

Digna minus misero, non meliore viro.

Te mea subposita veluti trabe fulta ruina est ;

Si quid adhuc ego sum, muneris omne tui est.

Tu facis ut spolium non sim nec nuder ab illis

Naufragii tabulas qui petiere mei.

Utque rapax stimulante fame cupidusque cruoris

Incostuditum captat ovile lupus,

Aut ut edax vultur corpus circumspicit ecquod

Sub nulla positum cernere possit humo,

Sic mea nescio quis, rebus male fidus acerbis,

In bona venturus, si paterere, fuit.

Hunc tua per fortes virtus submovit amicos,

Nulla quibus reddi gratia digna potest.

Ergo quam misero, tam vero teste probaris,

Hic aliquod pondus si modo testis habet.

Nec probitate tua prior est aut Hectoris uxor

Aut comes extincto Laodamia viro.

Tu si Maeonium vatem sortita fuisses,

Penelopes esset fama secunda tuae,

Sive tibi hoc debes, nullo pia facta magistro,

Cumque nova mores sunt tibi luce dati,

Femina seu princeps omnes tibi culta per annos

Te docet exemplum conjugis esse bonae,

Adsimilemque sui longa adsuetudine fecit,

Grandia si parvis adsimulare licet.

Ei mihi, non magnas quod habent mea carmina vires,

Nostraque sunt meritis ora minora tuis.

Si quid et in nobis vivi fuit ante vigoris,

Extinctum longis occidit omne malis !

Prima locum sanctas heroidas inter haberes,

Prima bonis animi conspicerere tui.

Quantumcumque tamen praeconia nostra valebunt,

Carminibus vives tempus in omne meis.

 

 

 

Traduction, selon les modalités habituelles ;)  On ne change pas une équipe qui gagne !

 

Lydée fut moins chérie du poète de Claros, Bittis fut moins aimée du poète de Cos, son amant, que tu n’es gravée dans mon cœur, épouse digne d’un moins malheureux, sinon d’un meilleur époux.

Tu fus l’étai qui soutint ma ruine et, si je suis encore quelque chose, c’est par ton seul bienfait. Je te dois de n’être dépouillé ni pillé par ceux qui convoitaient les épaves de mon naufrage. Comme un loup ravisseur, harcelé par la faim et assoiffé de sang, convoite une bergerie sans gardien, comme un vautour vorace regarde autour de lui s’il peut apercevoir un cadavre sans sépulture, ainsi, un je-ne-sais-qui, me trahissant dans mon malheur, allait s’emparer de mes bien si tu l’avais toléré. Ton courage l’arrêta, grâce à des courageux amis envers qui toute reconnaissance est trop faible. Tu as donc le suffrage d’un témoin aussi sincère qu’il est malheureux, si du moins il a quelque poids. 

Ton dévouement ne le cède pas à celui de l’épouse  d’Hector [Andromaque] ou de Laodamie qui accompagna son mari dans la mort. Si tu avais trouvé un poète méonien [périphrase désignant Homère], la renommée de Pénélope serait au-dessous de la tienne, soit que tu ne doives tes vertus qu’à toi-même, que ta tendresse n’ait eu aucun maître et que ton noble caractère t’ait été donné avec le jour ; soit qu’une princesse*, que tu as toujours vénérée, t’enseigne à être le modèle de l’épouse vertueuse, et qu’une longue fréquentation t’ait rendue semblable à elle, s’il est permis de comparer les petites choses aux grandes.

Hélas ! Mes vers sont sans force et ma voix est au-dessous de tous tes bienfaits. Si j’ai eu autrefois de la vie et de l’énergie, tout a disparu, anéanti par de longs malheurs !

Tu serais la première parmi les saintes héroïnes, on te reconnaîtrait la première par les vertus de ton âme. Quelle que soit pourtant la valeur de mes éloges, tu vivras éternellement dans mes vers.

 

 

 

* Ovide parle de Marcia, une cousine d’Auguste : peut-être croit-il qu’en lui passant autant de pommade, elle interviendra en sa faveur auprès de l’empereur

Le fait qu’elle ait pu avoir une influence sur l’épouse d’Ovide s’explique par la parenté plus ou moins proche (on a vu le flou qu’était la notion de « parenté » dans la Latinité) de ces deux femmes.

 
Par Kissifrottsipik - Publié dans : Littérature fossile chère à mon coeur !
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Vendredi 11 avril 2008

 

Bonjour à tous ! J

 

N’en déplaise aux anti-langues-mortes qui se sont occasionnellement  manifestés sur ma page, et qui sont d’ailleurs priés de n’y plus revenir, à moins d’avoir dans leurs bagages des arguments intelligents et recevables pour étayer leur cause auprès de moi, je continue ma série consacrée aux Tristes d’Ovide. Voici donc l’article 2 de la série, gracieusement offert par votre hérisson fossile et indécrottablement littéraire !

 

J’y ai fait vaguement allusion dans mon premier article : Ovide s’élève plusieurs fois contre la censure dont son Ars Amatoria a été victime, censure qui selon lui était imméritée. Le plus souvent, il est vrai, Ovide a tendance à courber l’échine devant Auguste : il s’excuse, il exprime des regrets (avec une humilité parfois presque écœurante, mais Ovide voulait à tout prix quitter ce pays de sauvages qu’était le détroit du Danube, il lui fallait donc faire profil bas, qu’aurait-on fait à sa place, hein ? je vous le demande !),et affirme qu’il n’aurait jamais dû écrire ce recueil.

 

Cependant, il faut noter qu’Ovide s’excuse non pas parce que l’Ars Amatoria aurait en effet été un livre subversif mais parce qu’il a choqué, et il regrette non pas d’avoir écrit quelque chose qui aurait été contraire aux bonnes mœurs mais que cela lui ai causé des ennuis : je ne sais pas si j’arrive bien à faire passer la nuance ; je l’espère, car elle est fondamentale ! En effet, A AUCUN MOMENT Ovide n’admettra que son Ars Amatoria était contraire aux bonnes mœurs, jamais il ne reniera cet ouvrage, mais il regrettera simplement le fait de l’avoir écrit, sous-entendant ainsi que sa punition découle non d’une immoralité objective de l’ouvrage mais d’une incompréhension de la société.

 

Le texte que vous pourrez lire quelques lignes plus bas est un bref extrait du livre II des Tristes. Oui, un extrait : pour bien faire, j’aurais dû tout mettre en ligne, mais j’avoue que je n’ai pas eu le courage de taper l’ensemble du poème, et qu’en outre, je voulais vous épargner les inévitables analogies bateau qui s’étalent sur des dizaines de vers, que tout poète ancien, et Ovide peut-être plus que tout autre,  aime à établir avec la mythologie !

Sed redeamus ad oves nostras ^^ 

 

Ovide se justifie sur la prétendue impudeur de son Ars Amatoria et réalise une analyse extrêmement fine des effets de la littérature qui se heurte aux mœurs du lecteur. En effet, il explique que toute œuvre d’art, dans une société, peut-être à la fois bienfaisante et pernicieuse, selon les mains entre lesquelles elle tombe : autrement dit, l’œuvre n’est ni bonne ni mauvaise, ne véhicule en elle-même aucune dimension morale, mais c’est l’homme qui lui attribue telle ou telle valeur selon la façon dont lui-même agit et raisonne. Une telle idée, c’est bateau, me direz-vous : certes, dans notre nation attachée à la liberté d’expression, c’est une évidence, mais par le passé, n’avons-nous pas condamné des livres sous prétexte que ceux-ci étaient en eux-mêmes vecteurs d’immoralité ? Et aujourd’hui encore, dans le monde, des Etats  (à commencer par certains grands Etats face auxquels l’Occident n’hésite pas à sacrifier ses valeurs millénaires pour les beaux yeux de Diva Pecunia, j’espère que vous suivez ma pensée, on en parle beaucoup en ce moment …) n’ont-ils pas recours à la censure pour « protéger » leur population des influences subversives de tel ou tel support artistique ? Une telle idée n’autorise-t-elle pas implicitement l’Etat à avoir une mainmise sur un Art que l’on considère comme moral ou immoral en lui-même ? Bref, tout cela pour préciser, pas très clairement d’ailleurs, que la question de la censure et la question de savoir si l’Art véhicule ou non des valeurs morales en lui-même sont plus que jamais d’actualité.

Encore une fois, je reprends le fil de mon article….

 

En outre, la fin de notre passage met à mal, bien malgré elle (mais peut-être ici fais-je dire à Ovide ce qu’il n’a jamais voulu dire …)  l’opinion très moderne et vaguement, oserais-je dire  « vaseusement », psychanalytique, selon laquelle tout livre reflète l’âme et le vécu de son auteur ; soit dit en passant, cette opinion est actuellement très contestée : je ne vous raconte pas comme on se fait flinguer en commentaire de texte lorsqu’on ose éclairer telle ou telle expression utilisée par l’auteur par un élément biographique ! ^^

 

Enfin, stylistiquement parlant, j’espère que vous serez comme moi touchés par la délicieuse ironie, mêlée d’une candeur feinte, à laquelle Ovide a recours pour prouver à ses adversaires que l’on peut trouver du vice partout pour peu qu’on ait l’esprit tordu !

                                       

En conclusion, avant de lire ce fameux texte (enfin !), nous ne sommes pas là en présence d’un poème engagé contre la censure, ne faisons pas d’anachronisme, mais on peut louer la finesse avec laquelle Ovide sous-entend que si Auguste a fait censurer son livre, c’est parce que lui-même y voyait ce qu’il n’y avait pas lieu d’y voir : Honni soit qui mal y pense !

    

Illa quidem fateor frontis non esse severae

Scripta nec a tanto principe digna legi ;

Non tamen idcirco legum contraria iussis

Sunt ea Romanas erudiuntque nurus.

Neve quibus scribam possis dubitare libellos,

Quattuor hos versus e tribus unus habet :

« Este procul, vittae tenues, insigne pudoris,

Quaeque tegis medios instita longa pedes !

Nil nisi legitumum concessaque furta canemus,

Inque meo nullum carmine crimen erit . »

Ecquid ab hac omnes rigide submovimus Arte,

Quas stola contingi vittaque sumpta vetat ?

-At matrona potest alienis artibus uti,

Quoque trahat, quamvis non doceatur, habet-.

Nil igitur matrona legat, quia carmine ab omni

Ad delinquendum doctior esse potest.

Quodcumque attigerit, si qua est studiosa sinistri,

Ad vitium mores instruet inde suos :

Sumpserit Annales –nihil est hirsutius illis-,

Facta sint unde parens Ilia nempe leget ;

Sumpserit « Aeneadum genitrix » ubi prima, requiret

Aeneadum genitrix unde sit alma Venus.

Persequar inferius, modo si licet ordine ferri,

Posse nocere animis carminis omne genus ;

Non tamen idcirco crimen liber omnis habebit :

Nil prodest quod non laedere possit idem.

Igne quid utilius ? Si quis tamen urere tecta

Comparat, audaces instruit igne manus ;

Eripit interdum, modo dat medicina salutem ;

Quaeque iuvet monstrat quaeque sit herba nocens.

Et latro et cautus praecingitur ense viator :

Ille sed insidias, hic sibi portat opem ;

Discitur innocuas ut agat facundia causas :

Protegit haec sontes inmeritosque premit.

(…)

Nec tamen est facinus versus evolvere molles ;

Multa licet castae non facienda legant.

Saepe supercilii nudas matrona severi

Et Veneris stantes ad genus omne videt ;

Corpora Vestales oculi meretricia cernunt

Nec domino poenae res ea causa fuit.

(…)

Crede mihi, distant mores a carmine nostro –

Vita verecunda est Musa iocosa mea !-

Magnaque pars mendax operum est et ficta meorum :

Plus sibi permisit compositore suo.

Nec liber indicium est animi, sed honesta voluntas

Plurima mulcendis  auribus apta ferens.

(…)

 

 

Traduction, toujours établie par le duo gagnant « Budé-Kissifrott » : Budé pour la traduc, Kissifrott pour les petites notes !  ^^  :

 

[Ovide s’adresse à l’empereur] Je l’avoue, ce n’est pas un ouvrage [l’Ars Amatoria] d’une physionomie sévère et digne d’être lu par un si grand prince ; pourtant il ne renferme rien qui soit contraire aux prescriptions et ne fait pas l’éducation des brus romaines. Afin que tu ne puisses douter du public pour qui j’écris ces livres, voici quatre vers de l’un des trois : « Loin d’ici, étroites bandelettes, symboles de la pudeur, et toi, long volant descendant à mi-pied [vêtements que seul la femme mariée était autorisée à porter : ici, symbole de la vertu]; nous chanterons seulement ce qui est légitime et les larcins permis, et dans mon poème, il n’y aura rien de criminel. » N’était-ce pas éloigner rigoureusement de mon Art toutes celles que le port de la robe et des bandelettes contraint à respecter ? 

- « Mais une honnête femme peut utiliser cet Art destiné à d’autres ; elle y trouve des leçons, bien que cet enseignement ne s’adresse pas à elle » - Que l’honnête femme ne lise donc rien, puisque toute poésie peut être école de vice. Quelque ouvrage qu’elle touche, si elle a du penchant pour le mal, elle en usera pour former ses mœurs au vice : qu’elle prenne les Annales, - rien n’est moins séduisant !- eh bien elle y lira comment Rhéa Silvia devint mère* ; qu’elle prenne le poème qui commence par « mère des Ennéades » **, elle demandera comment Vénus nourricière est mère des Ennéades.

Je prouverai plus loin, s’il m’est permis d’argumenter, que toute espèce de poésie peut être nuisible aux esprits. Cependant, tout livre ne sera pas pour autant criminel : il n’est rien d’utile qui ne puisse aussi faire du mal. Quoi de plus utile que le feu ? Pourtant, qui veut incendier un édifice arme du feu ses mains audacieuses. La médecine ravit parfois et rend la vie, elle indique les plantes salutaires et les plantes malfaisantes. Le brigand et le voyageur prudent sont également ceints d’une épée, mais l’un pour le guet-apens, l’autre pour sa défense. On apprend l’éloquence pour soutenir des causes justes : elle protège les coupables et accable les innocents [on notera la confiance sans limite qu’Ovide avait dans la Justice, il faut dire qu’il était bien placé !].

(…)

Ce n’est pourtant pas un crime que de lire des vers galants. Les femmes chastes peuvent lire beaucoup de choses qu’elles ne doivent pas faire. Souvent, une dame au sourcil sévère voit des femmes nues et prêtes à tous les combats de Vénus. Les yeux des Vestales se portent sur le corps des courtisanes *** sans que leur maître encoure un châtiment.

(…)

Crois-moi, mes mœurs ne ressemblent pas à mes chants – ma vie est sage, si ma Muse est folâtre !- Mes œuvres sont en grade partie mensonges et fictions ; elles ont pris plus de liberté que leur auteur. Mon livre ne reflète pas mon âme, mais il a l’innocent désir de présenter mille vers qui charment l’oreille. (…)

 

Notes :

*Rhéa Silvia, vestale, donc vouée à la chasteté, fut violée par Mars et donna naissance à Rémus et Romulus [Tite Live I,4]. Pour bien saisir l’argument, il faut savoir qu’à l’époque, la notion de viol n’existe pas, du moins n’est-elle pas inscrite dans le Droit : Ovide envisage donc cette union sous l’angle d’une liaison illégitime, d’où la validité de l’argument dans ce contexte de la préservation de la vertu féminine.

 

**Cette expression commence le De Natura Rerum de Lucrèce : ce sont les premiers mots de l’invocation à Vénus, dans laquelle le poète loue le Désir qui est créateur de toute chose. Vénus est la mère d’Enée, qu’elle conçut avec Anchise, un des nombreux mortels dont elle était tombée amoureuse, dans une union illégitime. D’où l’ironie et la fausse naïveté avec laquelle Ovide met la question dans la bouche d’une lectrice !

 

***Les prostituées à Rome étaient visibles de tous, et pas toujours enfermée dans des maisons closes : on pouvait les voir fort déshabillées dans les rues, et une fête même leur était consacrée, au cours de laquelle avaient lieu des exhibitions. On ne sait pas trop si Ovide fait allusion spécialement à cette fête ou s’il décrit la scène quotidienne d’une Vestale croisant une prostituée dans la rue, mais de toute façon cela revient au même …

Par Kissifrottsipik - Publié dans : Littérature fossile chère à mon coeur !
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Samedi 5 avril 2008

 

Cet article s’adresse à trois catégories de personnes :

 

 

1) les parents désespérés dont les chères têtes blondes, depuis leur entrée en seconde, commencent à verser dans le gothique (« mais enfin Athanase, cesse de t’habiller tout en noir ! - laisse tomber, tu peux pas comprendre, c’est un état d’esprit, c’est une philosophie, t’es trop relou t’façon »)

 

 

2) lesdites têtes blondes, afin de leur faire comprendre que les tombes et les chauves-souris, c’est pas une fin en soi. Cela vous surprendra peut-être, mais j’ai moi-même failli glisser sur cette pente que les plus de vingt ans ne peuvent pas connaître ! Sauf que j’ai suivi mon habitude d’avoir toujours un train de retard dans tous les domaines (notamment dans la mode, je préfère ne pas en dire davantage …) et que, sans adopter totalement le gothic way of life, j’ai pas mal versé dans la mélancolico-obscuro metalleeuse attitude, mais seulement après le lycée, donc à l'âge où cez les autres, cette lubie s'arrête !

 

 

3) et enfin ceux que tout cela fait doucement rigoler : vous allez être servis !

 

 

Voici donc l’objet de l’article : en ce moment, je découvre les Fatals Picards (à ne pas confondre avec ces abrutis de Fatal Bazooka ….on ne mélange pas les torchons et les serviettes SVP), un groupe bien sympathique, auquel je ne reprocherais que d’être un tout petit peu trop gaucho sur les bords mais bon, ce n’est pas rédhibitoire artistiquement parlant ! Moi qui suis si sévère sur la notion de « chanson à texte », dans laquelle je trouve que l’on classe un peu tout et n’importe quoi, je n’ai aucune hésitation quant au fait que les chansons de ce groupe en font partie : les textes sont délicieux, provoquants parfois, ironiques plus souvent, hilarants tout le temps, et absolument tout le monde en prend pour son grade.

 

 

Quel rapport avec mon argumentation rhétorique en trois parties ci-dessus, me direz-vous ? Doucement … qu’on me laisse palabrer un peu, c’est mon plaisir à moi.

La chanson que je blogue ici, tirée du génialissime album « pamplemousse mécanique », concerne donc les ados gothiques et pointe le doigt sur leur ridicule : parents dépassés, vous avez un nouvel argument pour que votre progéniture renonce à cette mode ridicule et malsaine ! Cestàkikondimerci ? hein ?

 

NB : écoutez bien les paroles ! C’est tordant !


Cure toujours
envoyé par ted38


Paroles : Cure toujours

Oh non non non, j’ai bronzé, mes potes voudront plus me parler,

Oh non non non, à la fête de Chloé, je me suis trop amusé,

J’ai écouté la compagnie Créole et j’ai tapé du pied !

Pour aller au lycée, j’ai plus qu’un T-shirt orange et violet !

 

Si seulement la lumière pouvait être plus sombre,

Si seulement Saint Denis c’était la banlieue de Londres !

Je sais bien que c’est grotesque d’être gothique

Le matin devant un bol de Nescquik

 

Oh non non non, il faut qu’on arrête de me faire des cadeaux :

Je veux rester malheureux, je ne veux pas qu’on me fasse plaisir !

On m’a offert un pull gris à mon anniversaire,

J’aime pas les couleurs criardes et surtout les vulgaires ;

 

Si seulement la lumière pouvait être plus sombre,

Si seulement je pouvais vivre dans des décombres !

Je sais bien que c’est grotesque d’être gothique

Quand je fais la queue au Prisunic

 

Ah ouais ouais ouais c’est cool, demain je vais donner mon sang !

Ah ouais ouais ouais, je vais partir en Suède avec des Allemands !

Je fais tout pour être toujours dépressif, et donc après

Quand je le suis-je suis content, et ça me re-déprime encore plus !

 

Ah ouais ouais ouais dans ma chambre j’ai mis des posters de murs noirs,

Ah ouais ouais ouais quand il pleut ça fait couler mon rimmel noir,

Ce va laver mes cheveux mais mon maquillage va couler,

Je vais ressembler à The Crow, c’est le côté positif ….

 

Oh mince ! j’ai dit « positif » !

 

Si seulement la lumière pouvait être plus sombre,

Si seulement je pouvais vivre chez Jean-Pierre Descombes,

Je sais bien que c’est grotesque d’être gothique

Quand on fait de l’endurance en cours de gymnastique

 

Allez-y, chantez et partagez ma douleur,

Non ne le faites pas finalement, ça me rend triste…

Quoique, ça me fait plaisir d’être triste…..

Bon ben chantez quand même, dans le doute …

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Kissifrottsipik - Publié dans : Futilités
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
 
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus